Quand nous étions petits, à deux nous grimpions aux arbres

Mon petit cousin est militaire. Il y a quelques jours encore, il était au Mali, à traverser le désert avec vingt kilos de matériel dans le sac à dos, à éviter des mines fabriquées dans des bouteilles en plastique, en pensant au goût d’un croissant chaud tout juste sortant du four de la boulangerie. Là-bas, pendant quelques mois, il a traqué les “ennemis de la France”. Et là-bas, parfois, il en a attrapés. Alors ils les ont gardés pendant quelques jours, avec des cagoules sur la tête pour ne pas être vus, et puis ils les ont remis à l’armée malienne pour qu’ils les tuent.

Il me raconte tout ça, une cigarette dans une main, et un verre de Ricard dans l’autre. Un Ricard de la même couleur que la plage de Bray-Dunes. Il fait chaud et il porte une chemisette avec de petites fleurs dessus. De petites fleurs bleues. Il a toujours la tête que je lui ai connue quand nous étions deux enfants dans les rue de Vendin, Pas-de-Calais, mais sur le corps d’un adulte bien charpenté. Nous sommes au repas de départ à la retraite de ma tante Corinne, et après il rentrera chez lui, et après peut-être que tout seul dans son salon il regardera un peu la télé. Il regardera un film et au milieu du film il y aura des pubs. Des pubs pour parier en ligne, et des pubs pour de la lessive.

Le réverbère d’hiver

Ce matin, alors qu’il faisait encore nuit, dans toute la ville les réverbère se sont éteints. Tous en même temps. Peut-être n’étaient-ils pas au courant que nous étions passés à l’heure d’hiver. Peut-être que personne ne les avait prévenus. Alors ils sont là tout là haut, la tête dans les nuages, à se croire 8 heures alors qu’en fait il n’est encore que 7 heures, et ils s’éteignent quand il fait encore noir. Ce n’est tout de même pas très pratique. Des gens allant au travail risquent de se perdre, d’entrer dans de mauvais bureaux, et se mettre à boire des cafés dans des tasses qui ne sont pas les leurs. J’espère surtout qu’aucun réverbère n’a prévu d’aller au cinéma aujourd’hui. Il arriverait à sa séance avec une heure d‘avance et il se sentirait sûrement très bête. Alors il rentrerait chez lui tout seul sous la pluie, le réverbère d’hiver.

La dernière journée de l’été

Franck vit dans une vieille maison en briques blanches. C’est une très vieille maison mal isolée et humide. C’était le cas quand il y a emménagé et il n’a jamais rien réparé. Paul est un enfant de la Ddass. Quand il était petit, il a été accueilli par une famille dans un petit village du Pas-de-Calais. Il venait de Paris. Toute son enfance, il a dit qu’il allait partir. Loin. Qu’il ne resterait jamais ici. Mais il n’est jamais parti. Il est resté. Pendant des années il a vécu dans une petite maison à quelques mètres de celle de ses parents adoptifs. Celle de sa grand-mère. Sa grand-mère adoptive. Maintenant il vit dans le village d’à côté.

Il laisse toujours les volets fermés. Il ne les ouvre jamais et vit dans le noir. L’hiver, il y a la lumière réconfortante du feu. Paul est petit et très large. Tout en muscle, avec des poings gros comme des truelles. Il paraît presque aussi large que haut. Il donne l’impression de pouvoir casser un mur en passant à travers, en marchant les mains enfoncées dans les poches. Il a une touffe hirsute de cheveux bruns sur le haut de la tête. Large elle aussi. Il a toujours eu la même touffe hirsute de cheveux bruns. Depuis qu’il est tout petit. Quand il était jeune, il avait une fine moustache noire, mais maintenant il ne l’a plus. Maintenant il est rasé de près. Franck ressemble à un géant à ceci prêt qu’il est petit. 

Franck vit seul avec son fils qui va au collège. Ou plutôt il vit seul avec son fils quand il l’a, quand il n’est pas chez sa mère. Il n’est plus avec. Ils se sont séparés quand son fils était encore un jeune enfant. Elle lui ressemblait beaucoup. Petite et large elle aussi, avec d’épais cheveux noirs. Ils avaient l’air de frères et sœurs. Franck a toujours été un sanguin. Il s’est toujours énervé très facilement. Quand il était petit, il se bagarrait à l’école, plus grand, il se battait sur le parking des boîtes de nuit, puis il s’est battu à l’armée – il aimait ça, l’armée, il tirait des missiles antichars – et maintenant il se bat dans les bars. Franck sait qu’il ne devrait pas boire. Qu’il ne sait pas s’arrêter une fois qu’il a commencé. Qu’il se contrôle encore moins quand il boit. Alors Franck ne boit pas et reste seul chez lui dans le noir. À l’occasion il craque, boit boit boit, boit plus qu’il ne le peut, s’énerve et s’emporte et se bat.  

Franck a une Golf blanche de 1996 avec laquelle il conduit son fils au collège, et avec laquelle il va le chercher. Il est assez vieux pour y aller tout seul maintenant, mais Franck le conduit quand même. Son fils n’a pas à aller tout seul à l’école alors qu’il peut l’y emmener. Franck travaille à l’usine d’aliment pour chien. Il n’y va pas avec sa Golf blanche mais en vélo. Ce n’est pas une route facile. Il y a une grande montée pour y arriver mais Franck aime y aller sur son VTT. Il monte la grande montée le plus rapidement possible. Il se concentre et donne tout ce qu’il a et pendant quelques minutes il oublie tout. Ne pense plus à rien. Il n’y a plus rien d’autre que la route, la montée et ses jambes qui tirent.

Devant chez lui, une bande d’ado fait régulièrement du bruit. Alors un jour Franck sort leur demander s’ils peuvent être un peu plus silencieux, mais les jeunes lui répondent et Franck s’énerve et les jeunes l’insultent et Franck se met à crier, à leur courir après et les jeunes partent en courant. Maintenant les jeunes viennent s’amuser à faire du bruit devant la maison blanche aux volets fermés, la maison à l’homme qui sort en courant. Franck crie et Franck les fait fuir et ils reviennent. Ils reviennent jeter des cailloux dans les volets, casser la boîte aux lettres, mettre des coups dans la porte, uriner sur le garage et Franck sort et Franck crie et Franck leur court après.

Un jour Franck sort en criant et se met à leur courir après et un jeune glisse et Franck le rattrape et le prend par le col et se met à le frapper, à le frapper de toutes ses forces, à le frapper de tout son cœur, à le frapper pour sa petite maison blanche, à le frapper pour son fils solitaire, à le frapper pour sa femme qui l’a quitté, à le frapper pour ses journées dans le noir, à le frapper pour cette campagne qu’il aime et qu’il déteste, à le frapper pour tout ce qu’il a fait, pour tout ce qu’il n’a jamais fait, à le frapper pour ne jamais être parti, à le frapper pour ses parents qui ne voulaient pas de lui, à le frapper à le frapper à le frapper jusqu’à ce qu’il se calme et qu’il se relève et qu’il voit ce pauvre mec sans visage allongé dans une flaque de sang sur le trottoir. Alors Franck se retourne et Franck marche jusque chez lui. La porte est encore ouverte. Il rentre et prend les clés de la Golf blanche et ressort. Il monte dans la voiture et se met à rouler, la fenêtre grande ouverte sur ces routes qu’il connaît par cœur, sur lesquelles il passe depuis qu’il a huit ans. Il roule jusqu’à la station-service. Il remplit des bidons d’essence, il en a quatre dans son coffre, et il s’achète un grand pack de bière et il retourne dans la voiture. Il se remet à rouler en regardant ces paysages de toujours, il fume et boit une bière et le vent fouette son visage et fait voler ses épais cheveux noirs dans tous les sens. il roule, roule, roule jusqu’à l’usine et il sort de la Golf blanche et il prend le premier bidon d’essence et il verse de l’essence partout autour de lui, puis il verse le deuxième bidon, puis il verse le troisième bidon, puis il verse le dernier bidon et il s’allume une cigarette, prend son pack de bière et met le feu.

Il part s’asseoir un peu plus loin sur l’herbe, dans le pré en face de l’usine, et il la regarde brûler. Il regarde les grandes flammes hurler vers le ciel, un grand ciel étoilé. L’herbe est humide. Il allonge les jambes. Il peut sentir la chaleur des flammes lui caresser le visage. Dans la prairie d’à côté les vaches aussi regardent l’usine brûler. Dans les arbres un peu plus loin, une chouette chante. C’est presque la pleine lune. Demain ce sera l’automne.

La vie de bureau

Aujourd’hui il y a du monde au bureau. Une vingtaine de personne au moins, dont la moitié d’hommes. C’est le début de l’année, et les jours précédents il n’y avait pratiquement personne. Nous pouvons travailler de chez nous pendant les fêtes. 

Il est bientôt midi et je dois aller aux toilettes. C’est toujours un peu effrayant d’aller aux toilettes quand il y a du monde au bureau. On ne sait jamais sur quoi on va bien pouvoir tomber. 

Le rayon pinceaux du grand magasin 

Quand il était petit, Gaëtan était très fort au football. Si fort qu’il a été joué au Losc. Et qu’il en a intégré le centre de formation. Mais Gaëtan n’est jamais devenu pro. Au lieu de ça, il a été à Armentières, où il allait jouer le week-end un peu partout dans la région. A Saint-Omer par un après-midi ensoleillé de la fin de l’été, sous la pluie automnale de Grande-Synthe, ou sur le terrain gelé de Calais. 

 Il jouait attaquant.

Gaëtan a fait plein de petits métiers. Peintre en bâtiment, caissier dans un supermarché, réceptionniste dans un hotêl, vendeur dans un magasin de téléphone. Maintenant Gaëtan a quarante ans, il a eu deux femmes, deux enfants, et depuis quelques années il travaille chez Castorama. Parfois, alors qu’il range des pots de peinture rouge à côté de pots de peinture bleue, il se voit sur le terrain d’un grand stade. Il est lancé dans la profondeur, il fixe le gardien et il marque. Il court célébrer son but au poteau de corner, en face des supporters. Il les voit exulter. Crier son nom les poings en l’air. Puis il sort de sa rêverie, regarde les pots de peinture devant lui, et s’en va vers le rayon pinceaux.